Plaidoyer pour ce nouvel art

mercredi 29 octobre 2003.
 


Encore un ? On en est à combien ? Après la photographie, le cinéma, la B.D, je m’y perds. Pourtant nous sommes quelques-uns à créer des oeuvres qui ne me semblent réductibles à aucune autre existant déjà. Un nouveau support, cette fois-ci l’ordinateur, permet des expressions d’un genre nouveau. L’ennui avec l’ordinateur c’est qu’étant protéiforme, on ne sait pas trop bien ce que c’est. L’informatique est entrée partout. L’injection électronique, le thermostat « intelligent » et la trayeuse programmable ont en commun un petit circuit électronique préprogrammé qu’on retrouve aussi dans la calculette, le traitement de texte et l’appareil photographique. Il n’y a pas de bonne définition. Provisoirement, parce qu’avec le temps les inventions changent la face des mots, un ordinateur c’est une machine électronique avec un lecteur de CD /DVD qui se tentacule d’un écran, d’un clavier, d’une souris, souvent d’enceintes sonores, d’une imprimante et la plupart du temps d’un tas d’autres accessoires tous indispensables. Certains ordinateurs sont portables. En attendant un e-book qui fonctionne ou quelque chose de nouveau, l’ordinateur portable est pour moi ce qui se fait de mieux dans le genre. Son usage implique certains comportements que le créateur (moi) prend en compte. L’utilisateur de l’ordinateur est de préférence assis, la plupart du temps seul, il peut modifier ce qu’il perçoit sur l’écran en pianotant sur le clavier, en cliquant sur la souris, et autres activités manuelles. La machine peut aussi modifier les informations reçues. Avec un ordinateur on peut faire plein de choses différentes en lui installant les logiciels faits pour. C’est un outil incontournable dans un très grand nombre de professions. C’est aussi un support transmettant des informations, des choses que des gens ont dites d’une façon ou d’une autre. C’est là qu’il m’intéresse. C’est le média qui m’attire, pas la boîte à outils. Les choses se compliquent si l’ordinateur est utilisé dans l’art. Utilisé pour quoi faire ? du traitement de texte ? de l’infographie ? de la peinture ? du décor lumineux ? de la retouche de photo ou de vidéo ? de l’installation interactive ? de l’art en réseau ? Il y a le choix. Et je ne suis pas exhaustif. Pour compliquer encore. Il s’agirait de quoi ? de poésie ? de littérature ? d’art visuel ? de performance ? D’autre chose peut-être. Jusqu’à présent, j’ai appelé les travaux résultant de mes recherches « poèmes . Par défaut. Parce que je n’ai rien d’autre à me mettre sous le clavier. Qu’est-ce qui me fait dire que c’est de la poésie ? Au fond rien. Rien ne permet non plus de prétendre que ce n’en est pas. Je travaille sur des structures narratives qui pourraient être tout aussi applicables à une certaine idée de la littérature, ou du cinéma, ou de la vidéo. Mais en même temps à aucune de ces directions. Il y a tout ça et il y a autre chose en plus. Comment appeler ceux qui lisent, regardent, écoutent, participent à ce que je propose ? Là non plus aucun terme ne me satisfait. Ca ressemble à de la lecture, puisque mon « récepteur » est à chaque fois solitaire et suit son rythme personnel. Mais ce n’est pas que ça. C’est aussi voir et entendre, mais pas spécialement dans une grande salle blanche au parquet blond ni dans un fauteuil de peluche rouge ni avachi dans un divan défoncé. Et surtout, sans participation active de « l’utilisateur » (the user), il n’y a plus rien à lire, ni à voir ni à entendre. Ce n’est pas non plus une participation publique, éphémère et conviviale. Un objet inchangeable précède la participation, et lui succèdera. A chaque fois que l’objet sera inséré dans le boîtier adéquat, la même participation sera au départ demandée, mais avec pour le participant des expériences qui peuvent être par la suite totalement différentes. Ca dépend de ce que l’auteur a souhaité faire et de la façon dont il s’y est pris.

Pour parler du créateur, j’emploie mal à propos le mot « auteur ». Je recycle pour cela le sens de l’anglais « authoring », beaucoup plus large et incluant le programmeur technique, le réalisateur de maquette et l’ »art director » qui n’est ni directeur ni artiste, en me rendant bien compte qu’auteur, en français, est une autre activité que réalisateur, ou plasticien, ou musicien. Comme en français il n’y a pas de mot pour définir ce que nous sommes, va pour auteur, en attendant que l’usage supplée ce manque. Ce qui se fait de mieux et de plus novateur dans ce nouvel art a pour malheur supplémentaire de n’être pas visible. Il n’y a pas d’œuvres pour l’ordinateur sans programmation, que celle-ci soit faite à la main par l’auteur lui-même ou par le truchement de kits prêts à l’emploi. La programmation n’a pas à être rendue visible. Les lignes de programmation élevées au niveau d’œuvre d’art ne sont pas de l’art informatique. Tout l’intérêt est dans la création par leur intermédiaire d’objets observables mais transitoires Pour finir de dérouter un public et des professionnels pourtant déjà mal acquis, ce nouvel art présente deux faces qui peuvent être totalement différentes : la transmission sur support fixe (de la disquette au DVD) et par les ondes chers auditeurs, essentiellement actuellement l’Internet. Les problématiques étant très différentes, leur traitement mène à des productions qui pourraient paraître incomparables. Une tentation est de faire un tri. Ca c’en est, ça ce n’en est pas. Le critère du choix étant l’impossibilité de reproduire l’expression sur un autre support. Bien qu’applicable, ce critère n’est pas aussi simple d’emploi qu’il en a l’air. S’il est clair qu’un tableau fait par un ordinateur reste un tableau (voir certaines de mes œuvres) ou que de la littérature e-mail reste de l’écrit imprimable, ou qu’un travail en flash soit du dessin animé, faisable sur support pellicule, la moindre zone cliquable me plonge dans l’embarras. Un clic est assimilable à la page qu’on tourne. Clic page suivante clic page suivante. Mais lorsque sur une même page deux clics permettent de tourner deux pages différentes, et ainsi de suite, c’est tout le principe de la lecture qui est bouleversé. L’hypertexte n’est pas du texte. Pour prendre un autre exemple, le VJ qui manipule life des images vidéo ressemble au barbu psychédélique qui projetait ses images underground à grand renfort de projecteurs superposés. Pourtant il y a quelque chose de fondamentalement différent. L’ancêtre hippie ne pouvait pas introduire le hasard. Le VJ fait se générer des images qu’il lui sera totalement impossible de reproduire une seconde fois. A contrario, un film (ou une vidéo), créé en images de synthèse, copié sur DVD, montré au public sur grand écran par projecteur LCD, n’est pas de l’art informatique. Cette difficulté à clairement trier le bon grain informatique de l’ivraie analogique m’a conduit à concevoir un autre type de critère : Appartiennent au nouvel art des œuvres interactives, génératives ou une combinaison des deux. L’interactivité est une tarte à la crème. Dans les années 90 son interprétation a fait l’objet de volumes entiers. Les utopies lyriques que la notion suscite me font penser à un avatar des discours sur l’autogestion des années 60. L’interacté s’y sent presque toujours frustré, il en voulait un peu plus, ou juste un peu différemment, l’interacteur se donne l’impression démiurgique de manipuler à loisir. C’est pourquoi je ne bataillerai pas sur le sens. Je me limite à l’emploi du langage courant qui rend interactive toute présentation qui clique. Ma réflexion pratique se porte surtout sur l’intégration de l’interactivité sur les structures narratives. Il y a suffisamment de quoi faire.

Historiquement, la génération de texte a précédé l’interactivité. C’est ce qu’avaient commencé à faire entre autres certains membres de l’OULIPO et de l’ALAMO. Les générateurs de textes, aussi sophistiqués soient-ils, appartiennent au passé. Ce qui ne veut pas dire qu’il faille en rejeter l’emploi. D’autant que l’ordinateur peut générer bien plus que du texte. Je suis fasciné par les tentatives avortées de réalité virtuelle qui n’a jamais dépassé l’amusement de foire. La génération interactive en temps réel du son, de la parole et de l’image me paraît d’une immense portée artistique. Il m’est arrivé plusieurs fois de visiter des laboratoires bien pourvus de puissantes machines à créer du rêve. Hélas, les budgets nécessaires rendent utopiques la réalisation d’une telle œuvre. A quand une œuvre d’art en réalité virtuelle ? J’attends chaque semaine dans le jardin virtuel du Luxembourg le mécène d’un phalanstère informatique. Une dernière particularité de cet art, qui elle est désagréable à l’industrie, est la fin de la notion d’original. Pour moi, qui ne suis pas enchanté par les notions de propriété, de placement, de valeur, et par antithèse de faux, de copie et de plagiat, la multiplication libre des œuvres sans baisse de qualité me séduit. Je sais bien que je me coupe par-là même de ma principale source de revenus professionnels, mais justement, Raoul Vaneigem le faisait remarquer il y a bien longtemps, l’artiste professionnel, prolétarisé, est réduit à l’état de producteur de marchandise culturelle. Très peu pour moi. Dans certains secteurs culturels, comme la musique ou la photographie, le copyright a atteint un tel ridicule dans l’absurdité que tout plagiat est salutaire. C’est déjà ce que disait Lautréamont : « le plagiat est nécessaire. Le progrès l’implique. ».

Cet état des lieux est bel et bon, mais à quoi bon vouloir un art distinct ? Comme s’il n’y avait déjà pas assez comme ça. Je trouve que cette objection montre de la paresse. Le procès, qui est réactionnaire, est mauvais. Ce serait sans doute plus confortable, ou plus simple, d’en rester à un certain équilibre tout compte fait ou plutôt tous comptes faits satisfaisant, mais c’est ainsi. Les moyens de communication changent, des innovations techniques et sociales se font jour, l’expression les suit avec un certain retard. « Les médias s’ajoutent sans se remplacer » dit Philippe Castellin. Les approches artistiques aussi. Ce qui provoque des mécontentements, des refus, des silences étouffoirs. Les résistances aux changements sont logiques et participent aux innovations. Les directeurs de festivals, les bailleurs de fonds, les fonctionnaires de la culture trouvent que l’industrie culturelle tourne très bien ainsi et qu’il n’y a aucune raison de changer un assortiment qui rapporte. Ce qui rend par conséquent l’affirmation d’un art distinct plus impérative. Jusqu’à ce que les résistances cèdent.

Nous n’en sommes plus à la phase exploratoire. Les découvertes se sont étendues, stabilisées, approfondies. Des spécialisations se font jour, des genres. La « grammaire » de l’interactivité est à créer, la génération d’images animées a des mondes à découvrir, l’art en réseau connaît une sélection et continuera d’affiner ses méthodes, les outils théoriques sont pour la plupart encore à élaborer. Pourtant nous n’en sommes qu’à ses tout débuts. L’évolution technique qui nous porte continue. C’est là qu’à mon avis se cache le principal risque d’extinction. Ce que je prétends ou voudrais être un nouvel art est soumis à de telles incertitudes techniques et commerciales qu’il n’est vraiment pas certain que ce nous faisons soit appelé à un quelconque avenir.

Patrick-Henri Burgaud



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